Elle voulait oublier d’avoir été allemande

Dans « Mémoires d’un Français qui se souvient d’avoir été Allemand » J. Rovan évoquait le destin d’allemands d’origine juive (1) obligés de se forger une nouvelle identité. Wally Karveno (alias Karla Loewenthal), quant à elle, était (presque) parvenue à oublier son passé allemand. Pianiste, comédienne, poétesse, compositrice, elle est aussi une militante active pour la cause des femmes.

Elle naît à Berlin en 1914 et vient de fêter ce 14 octobre son centenaire.

Ses premières vingt-cinq années sont à l’image du siècle bouleversé : une enfance berlinoise suivie d’une adolescence à Berne (où son père, appellé à l’université, décèdera peu après), ses premiers concerts à Berne, ses débuts théâtraux au Staatstheater à Berlin, l’expropriation nazie et son refuge dans sa famille bruxelloise, puis son départ à la conquête du théâtre parisien, enfin l’occupation passée à Limoges.

Avec un passeport établi avant 1933 (sans mention des racines juives du père), elle a connu l’internement à Gurs – avec sa mère et sa soeur – mais non pas la persécution raciale de Vichy.

Aujourd’hui encore elle garde la sensation d’avoir été étrangère partout. « A Berne, francophone par ma mère Bruxelloise, parlant le « Hochdeutsch » de mon père, à dix ans j’étais déjà une étrangère« . En 1945, de retour à Paris, elle va devenir étrangère à son passé : « Je ne voulais plus jamais remettre un pied en Allemagne, ni parler l’allemand !« .

Karveno, son nom d’artiste sonne comme un souvenir breton et lui permet de se ré-inventer une identité. Elle revient aussi à son cher piano, alors que ses débuts prometteurs à Berne avaient été contrariés par un mal apparu suite à la perte de son père. Depuis elle ne cesse de se produire en mêlant les genres musicaux, ses propres compositions et celles d’un répertoire élégamment éclectique. Mais, la réalité franco-allemande l’a rattrapée. Des admiratrices allemandes l’invitent avec insistance à se produire en Allemagne et elle y a donné de nombreux concerts.

Et, avant tout, issue du prestigieux « Bildungsbürgertum » allemand (2), elle ne pouvait s’arracher à la grande langue du Staatstheater. Deux autres allemandes avaient tourné la page : Hanna Arendt et Marlene Dietrich. L’une disait avoir sa langue allemande pour patrie et l’autre chantait « Ich habe noch einen Koffer in Berlin » (3). Wally Karveno s’est, elle aussi, libérée d’une dissimulation : « Je me sens française, mais maintenant je me souviens de mon origine allemande« .[divider][/divider]

  • (1) Aux yeux des racistes nazis, car parfois convertis, souvent libre-penseurs, beaucoup d’allemands d’origine juive, comme son père, n’ont jamais évoqué, ni transmis ces antécédants religieux.
  • (2) L’élite bourgeoise intellectuelle de l’Allemagne.
  • (3) « J’ai encore une valise à Berlin »